حوار مع دومنيك رانيفيزون
كتبهاعتبات/ seuils ، في 30 مايو 2007 الساعة: 22:42 م
DOMINIQUE RANAIVOSON

Entretien avec Kamel Riahi
eigné la littérature et l’histoire, elle a soutenu en 2002 une thèse sur la littérature francophone à Madagascar qui sera publiée en 2003 aux éditions Karthala. Continuant ses recherches sur les acteurs de la vie politique et culturelle dans ce pays, elle a achevé un Petit dictionnaire historique à l’usage de tous les Malgaches. Ses recherches universitaires en France portent sur les conséquences de l’exil, des migrations et de la mondialisation sur les cultures et leur mode d’expression. Elle s’interroge sur la difficulté de rester soi dans un monde de brassage, en particulier en situation de bilinguisme et d’interculturalité. Elle analyse les oeuvres des auteurs malgaches contemporains, afin de mettre en évidence leur situation d’intermédiaires entre deux mondes. Elle est aussi critique littéraire sur les littératures d’Afrique, de l’Océan Indien et des Antilles. Publications récentes : "Violence inattendue dans la littérature malgache contemporaine", in Notre Librairie, revue des littératures du Sud, Paris, no 148, juillet-septembre 2002. "De soi à l’autre : les impossibles ailleurs de
1- Comment s’est déroulé le premier contact avec la littérature africaine ? et pourquoi cet intérêt ?
J’ai commencé mes investigations à partir de la situation à Madagascar puisque je suis entrée en contact avec ce pays grâce à mon mari, il y a maintenant 25 ans. J’ai d’abord lu et observé, le pays, les gens, leur rapport à la mémoire, à la littérature, la place ou l’absence de ces éléments dans la construction et la transmission de leur identité. Puis en 1998 j’ai commencé une thèse sur la littérature francophone qui tentait de faire une analyse approfondie de cette production, de ses origines, des caractéristiques et sa portée. Ce travail de Doctorat a été soutenu en 2002 à l’université de Paris 13. Depuis, j’étends mes questionnements aux autres zones des littératures francophones et j’y rencontre beaucoup de similitudes avec Madagascar.
Le grand intérêt que je trouve à cette production francophone hors frontières et hors cultures, c’est l’autre façon d’utiliser la langue française et de faire de cette aire de création qu’est la langue commune un lieu de rencontre des cultures. J’y reviendrai plus précisément.
2- Croyez –vous que cette littérature malgache est une littérature marginalisée ?
Quand on parle de « marge » ou de « périphérie », cela implique que l’on raisonne en fonction d’un « centre » qui, implicitement, serait Paris. Ce fut officiellement cette situation qui prévalut durant toute la période coloniale où la domination linguistique n’était qu’un des signes de la domination politique. Aujourd’hui, Paris est encore le lieu de prestige où sont concentrées un grand nombre de maisons d’édition, où sont attribués des prix littéraires convoités, où le prochain Salon du Livre , en mars 2006 accueillera en invitée d’honneur
3- Comment avez-vous vaincu les obstacles pour atteindre cette rive lointaine ? avez –vous appris la langue (ou les langues) malgache(s) ou vous êtes-vous contentée des textes écrits en langue française ?
J’apprends toujours le malgache mais ne domine pas la langue au point de pouvoir analyser des textes littéraires. Je travaille donc uniquement sur les textes francophones, mais en tenant compte de la production malgachophone, qui est surtout de la poésie. La coexistence des deux productions est un phénomène très important car deux volets de la sensibilité malgache trouvent là des expressions complémentaires. Les autres obstacles sont du ressort de la logique, de la sensibilité, de la compréhension des non-dits (qui sont très nombreux) et des codes. Tout cela vient avec la patience, l’écoute, la confrontation entre l’observation et les lectures, l’empathie, cela se nomme l’intégration et ne se décrète pas.
4- On sait qu’une grande partie de la littérature africaine est une littérature orale. Est-ce le cas de la littérature malgache ?
Il y a effectivement de nombreux contes, des proverbes que chacun apprend à citer dans les discours qui ponctuent la vie sociale, des chansons, des devinettes. Chacun de ces genres fait l’objet de collecte et d’édition car ce sont des genres menacés par les nouveaux modes de vie, la télévision. Mais cette préoccupation n’est pas nouvelle, depuis les XIXè siècle, missionnaires et rois ont organisé ce travail. La littérature orale change, comme les gens, la langue et la vie. Elle est un volet de la culture, qui nourrit en partie la production écrite et se nourrit elle-même des éléments de la vie courante. La littérature en malgache est aussi écrite depuis 150 ans avec de nombreux textes de poésie, des pièces de théâtre, beaucoup de chansons, et des œuvres de théologie, philosophie, d’histoire, d’ethnologie, des relations de voyages, des chroniques politiques, des romans.
5- Quelles sont les spécificités de cette littérature ?
La littérature francophone de Madagascar, comme dans bien d’autres pays, fait constamment référence à la situation de Madagascar, situation sociale, politique, culturelle, aux problèmes énormes que rencontre cette Ile qui a souffert ces dernières décennies et s’est enfoncée dans la pauvreté. Il y a donc un besoin de se dire, de crier ses souffrances, d’exprimer ce qui n’est pas exprimable dans le débat (ou l’absence de débat) dans la société. Donc, la littérature en français me paraît être en premier lieu un espace de parole libre, une « poche d’air » offerte dans une situation d’asphyxie.
Elle est ensuite un lieu de création langagière, il ne faut jamais oublier cet aspect esthétique sans lequel il y a reportage mais pas littérature. Là, chaque écrivain essaie, invente des procédés qui lui sont propres. David Jaomanoro joue beaucoup sur les emprunts, la traduction de proverbes, l’ironie, Raharimanana et Michèle Rakotoson réutilisent en les retravaillant des personnages traditionnels de contes, font appel à l’histoire, Esther Nirina et Vololona Picard ont au contraire une esthétique minimaliste qui se rapproche de la poésie traditionnelle des « hainteny ». Ce ne sont que quelques exemples.
6- Qu’en est-il de la littérature féminine malgache ? Est-elle importante dans le paysage culturel malgache ?
Madagascar a des reines depuis 1828, Ranavalona Ière qui fut suivie de deux reines au même nom. Le pays est donc habitué à ce que des femmes accèdent à tous les postes à responsabilité. Plusieurs femmes sont parmi les écrivains, comme parmi les peintres, musiciens, personnages politiques (ministres) et religieux (pasteurs protestants), universitaires, acteurs économiques. Clarisse Ratsifandriahamanana (1926-1987) fut une romancière et poète célèbre en malgache, Esther Ramamonjisoa écrit beaucoup en malgache. Les romancières et dramaturges Charlotte Rafenomanjato, Christiane Ramanantsoa sont à Madagascar, Michèle Rakotoson en France. Daniella Rasoamaharo (1958-1993) et Esther Nirina (1930-2004) furent poètes. Dans Chroniques de Madagascar, je présente les nouvellistes Bao Ralambo, Lila Ratsifandriahamanana, et des très jeunes femmes, Railovy et Mialy Andriamananjara. Vous voyez que toutes les générations sont présentes ! Mais je ne dirai pas pour autant que je distingue une littérature féminine. Il y a des écrivains aux prises avec une langue et des réalités, et, parmi eux, des femmes. Chacune, comme les autres, travaille à ouvrir son propre chemin.
7- Avez-vous pu ‘en tant que critique ‘vous débarrasser de l’œil de l’ancien colonisateur en traitant les oeuvres des Malgaches ?
Je suis née l’année des Indépendances. J’ai donc échappé au climat colonial et à la mentalité y afférant et n’ai aucun mérite à cela. Toutefois, il faut assumer le fait que, en Occident, les critères de littérarité sont différents de ceux qui, implicitement, prévalent dans d’autres pays francophones. Il n’y a là rien de « colonial » au sens politique du terme. Les exigences de mise en forme, de travail sur la langue, de créativité, d’adaptation minimale au public occidental, pèsent sur l’ouverture ou non du marché français de l’édition. Mais il en est de même partout ailleurs, dès que l’on franchit des frontières culturelles. Il faut donc, sans que cela soit pris pour un jugement de valeur, accepter que certains textes sont adaptés pour un contexte et non pour un autre, jugés prestigieux ici et conventionnels là. D’où l’importance de bien connaître les sociétés dans lesquelles naissent les littératures que l’on étudie, afin de ne pas appliquer aveuglément des grilles de lecture décalées et mépriser ce qui est simplement adapté mais pour d’autres situations.
8- Avez-vous connu la littérature arabe d’expression française (francophone) et notamment celle de l’Afrique de Nord ?qu’est –ce que vous en pensez (et notamment pour le cas du roman) ?
Grâce à des collègues algériens, j’ai lu de nombreux romans maghrébins ces dernières années et dois avouer que cette zone a vraiment une longueur d’avance sur l’Océan Indien. Les romanciers y sont nombreux, savent exploiter, chacun à sa manière, la littérature traditionnelle et se nourrir aussi des écritures occidentales. Cette position de carrefour est commune à toutes les littératures francophones mais elle est diversement gérée. J’ai une grande admiration pour Assia Djebar, Maïssa Bey, Arezki Mellal, Abdelkader Djemaï, et aime entrer dans le déchiffrement parfois difficile qu’implique la lecture de Kateb Yacine, Rachid Boudjedra, Amin Zaoui. C’est un exercice passionnant, et parfois douloureux, d’entrer dans d’autres sensibilités, de se laisser inviter dans sa propre langue à passer dans d’autres mondes et d’en découvrir, en partie seulement, les richesses et les impasses. Je n’ai donc pas terminé mon parcours maghrébin !
9-Quels sont les points communs et les divergences entre la francophonie africaine subsaharienne et la francophonie arabe selon vous spécialiste en littérature comparée ?
Les points communs sont la posture de ces littératures : elles sont toutes en situation de contacts de langues, se nourrissent de cultures (orales ou écrites, anciennes ou récentes, religieuses ou profanes) vécues dans d’autres langues. Ce travail de pont, de ré-écriture de ce patrimoine à des fins diverses permet d’ouvrir celui-ci à d’autres publics, de l’orienter aussi autrement (certains trouveront cela de la trahison) pour lancer des paroles libres et codées sur le monde d’aujourd’hui.
Ces littératures offrent donc de nouvelles chances à des espaces culturels jadis clos sur eux-mêmes. Ils sont aussi le lieu distancié qui permet une réflexion et un questionnement sur les sociétés, car c’est bien connu que le recul (de la langue et donc du regard, parfois aussi de l’exil) aide à prendre conscience des valeurs ou des blocages invisibles quand on vit avec eux dans la tête. Voilà pour les convergences, elles sont très fortes.
Les divergences tiennent bien sûr aux sociétés dans lesquelles ces littératures naissent qui induisent la présence d’un sujet ou de l’autre. Ici, l’interrogation portera sur la mémoire, là sur les tabous concernant un domaine de la vie, ici d’un autre. Partout, la littérature tente d’ouvrir les portes fermées, d’explorer les mémoires bloquées. Ce sont des chances à saisir pour se libérer des carcans et tenter de ne plus vivre dans des mythes. Des chances aussi pour prendre une place digne dans un monde ouvert mais qui ne vient pas vous offrir cette place ; il faut la mériter, se l’octroyer soi-même, par la création, entre autres moyens.
10- L’écrivain noir est- il encore obsédé par les questions de liberté et de libération ou a-t-il dépassé ces thèmes après la fin du temps de l’esclavage et de celui de la colonisation européenne ?
La période de la littérature militante qui exaltait les nationalités date des premières années des Indépendances. On pensait alors que la littérature devait se mettre au service des Etats à construire, offrir des outils idéologiques avant tout et entrer dans ce schéma binaire dominé/dominant, noir/blanc, authentique/importé. Depuis, quatre décennies ont changé les équilibres internationaux, remis en question les groupes et les identités définis en ces temps d’exaltation. Les réalités complexes et douloureuses s’imposent aux théories. Il est toujours question de liberté, d’identité, mais les sources d’emprisonnements sont à divers niveaux et se trouvent autant dans les sociétés que hors d’elles. Les littératures rendent comptent de ces mouvements de remises en question, racontent les maux endogènes, les injustices perpétrées entre membres des mêmes races et cultures. Les formes littéraires de ces dénonciations sont très variées et vont jusqu’au désordre interne à la phrase ou à la narration, jusqu’à l’invention de nouveaux mots pour donner corps au chaos, à l’absurde, à la perte de sens de l’histoire dans lesquelles s’enfoncent les sociétés.
11- La littérature africaine est très souvent inspirée de la mythologie, des mœurs, des traditions et des cultes de son environnement. La découverte de ces mondes insoupçonnés vous a-t-elle incitée à mieux approcher cette littérature ou vous a-t-il par sa complexité déconcertée ?
Dans chaque littérature, y compris la littérature française, il y a un aspect d’encodage culturel, des éléments, des allusions, qui ne sont complètement compréhensibles que par les lecteurs qui vivent dans ce code, avec ces références qui fonctionnent pour eux de façon naturelle. Quand on aborde les littératures issues des autres cultures, cet aspect vous saute aux yeux car vous comprenez que vous êtes étranger à tous ces signes dispersés dans le texte : les noms des lieux ou des personnages ne résonnent pas, le sens de certaines réactions des personnages ont une pertinence qui vous échappe, le degré de soumission ou d’insolence, le sujet des revendications ou des critiques n’est pas clair. Il y a dans cette opacité même un aspect déroutant qui décourage certains mais aussi et surtout en ce qui me concerne, un aspect fascinant. C’est lui qui attire le lecteur las de son monde balisé trop connu et qui aime se laisser emmener dans un imaginaire qu’il ne maîtrise pas intellectuellement. Les littératures francophones trouvent là une des raisons de leur succès en France. Pour ma part, cette opacité première me renvoie aux limites de l’éducation européanocentriste dont j’ai été victime sans m’en apercevoir. J’ai étudié une histoire blanche remplie des silences entretenus, une littérature française sûre de sa valeur référentielle suprême. Ces textes jouent donc un rôle de révélateur devant une situation qui n’est pas une fatalité. Ils m’incitent à retrouver les éléments manquants, relire l’histoire (surtout l’histoire coloniale) avec le regard de l’autre, des autres, et à mettre ces différents angles de vue en perspectives les uns par rapport aux autres. Cela demande un effort réel mais débouche sur des horizons nouveaux et un sentiment de libération ainsi que sur une relativisation du rapport aux connaissances indispensable à la condition de chercheur. Tout cela, je le dois à ces littératures francophones, à ces Autres qui font irruption dans le paysage littéraire occidental.
12- Avez –vous rencontré des problèmes de références bibliographiques et de documentation pour cette littérature africaine ?
Bien sûr. Quand je dois comprendre les sous-entendus des textes littéraires, il faut chercher du côté de l’ethnologie, de l’histoire, de la sociologie, voire des sciences religieuses, le tout sans se noyer ni perdre le fil qui est le nôtre, l’analyse et les effets des mots. J’achète beaucoup d’ouvrages lors de mes déplacements, ce qui me montre aussi que les seules publications françaises ne rendent pas compte des productions d’une culture mais sont seulement le résultat des choix effectués par quelques décideurs. Se fier aux bibliographies établies par d’autres équivaut à se laisser emprisonner dans les choix qui sont les leurs, justifiés pour leurs travaux mais pas pour les vôtres.
13-Est-ce que la diversité des dialectes locaux contribue à enrichir cette littérature ou à la disperser dans des textes hétérogènes ?
La multiplicité des langues auxquelles s’adossent les littératures francophones contribue à leur originalité, à l’invention des termes ou expressions calqués sur elles qui sont innombrables et toujours source de découvertes et de jubilation, même pour ceux qui ne comprennent pas ces langues-sources. Là encore, celui qui n’a pas accès à elles ne peut prétendre comprendre complètement les textes mais il reçoit assez de sens et de non-sens pour se sentir invité dans un univers mental insoupçonné. L’hétérogénéité des formes est simplement le reflet de l’homogénéité des démarches interculturelles. Elle montre aussi combien la langue française supporte d’être pénétrée par les notions, termes et structures qui lui étaient étrangères. Il s’agit donc de la déclinaison des divers aspects d’un même mouvement.
14- Comment se présente l’image de l’homme blanc dans la littérature de l’écrivain noir ?
Il n’y a plus, comme au temps de
15- Un critique littéraire disait que le roman est le seul genre littéraire important en Afrique alors que
Il est exact que dans la plupart des pays de tradition orale le premier genre littéraire est la poésie. On est surpris d’assister aux soirées poétiques, de voir le nombre de recueils publiés, même là où le public est limité par un pouvoir d’achat très bas comme en Haïti ou à Madagascar. Le théâtre aussi est un genre dynamique car il atteint les gens de façon directe. Mais ces deux genres populaires, en phase avec les situations et les mentalités, sont peu édités, encore moins exportés donc peu connus des critiques occidentaux qui s’en tiennent trop souvent aux bibliographies. Ces productions existent bel et bien mais n’y apparaissent pas. En Occident, on (les éditeurs) a fait le choix de faire connaître surtout les romans, même de favoriser l’écriture romanesque par le biais des concours. On induit ainsi la production littéraire selon la demande occidentale. Cela est compréhensible mais ne doit pas nous faire perdre de vue que ce n’est pas le reflet exact des productions locales.
16-L’Africaniste français Robert Béjart dit que le roman autobiographique est le genre dominant dans le roman africaine, Avez-vous rencontré cette caractéristique dans le roman malgache ?
Non car la société malgache valorise peu la parole individuelle. Chacun est avant tout membre de son groupe et solidaire de la trajectoire et des valeurs de celui-ci. Ceci ne va pas sans créer des sensations d’étouffement chez ceux qui voudraient donner une parole assumée par eux seuls. Michèle Rakotoson et Jean-Luc Raharimanana osent insérer dans leurs romans de nombreux éléments autobiographiques qui remettent en cause l’admiration et le respect qu’il est convenu d’avoir vis-à-vis des traditions, des aînés, du village natal, du nationalisme. Tout cela participe de la dissidence de cette écriture francophone qui ose sortir de la solidarité sacrée ou mythique. Cette tendance à la discrétion a pour conséquence regrettable que de grandes personnalités s’en vont sans avoir laissé leur propre analyse des faits dans lesquels elles ont joué un rôle important. Je pense aux nobles merina qui ont accueilli les premiers missionnaires anglais, aux leaders des mouvements nationalistes de 1915 (V.V.S.) ou de 1947 (MDRM) sur lequel seuls Raymond-William Rabemananjara et Albert Ratsimamanga ont donné leur point de vue. Il nous manque des regards de l’intérieur sur de nombreuses périodes. Nous n’avons que de (trop) nombreux documents écrits par les étrangers qui faussent la vision.
17- Je crois que les récits populaires représentent une grande source d’inspiration de nombre de nouvelles africaines. Comment la trouve Dominique dans le paysage romanesque malgache ?
on de traditions (les sorciers chez Jaomanoro, le bain des ossements royaux dans Le bain des reliques de Michèle Rakotoson, le changement de linceul des ancêtres dans la pièce Famadihana de Christiane Ramanantsoa) authentifient les textes mais ne les inscrit pas pour autant dans la soumission ou la perpétuation. Inscrits dans une réalité sociale en proie à des remises en question, ils exposent non des positions statiques érigées en schémas identitaires obligatoires, mais des lieux et des temps où un nouveau regard s’impose afin de choisir lucidement ce qui sera encore sain pour le groupe.
18- L’africaniste anglais Klare Wake trouve que la littérature africaine par sa liaison intime avec l’état actuel de l’Afrique et de ses sociétés, représente plus d’attrait pour le sociologue que pour le critique littéraire. Qu’en pensez – vous ?
ons fidèlement inspirées de réalité, ne sont ni complets ni objectifs comme devraient l’être des enquêtes sociologiques. A lire ainsi les littératures africaines, on intègre la vision chaotique et totalement désespérante qui donne lieu à ces écritures. Et c’est injuste car ce continent recèle encore des choses et des gens magnifiques. Les écrivains ont le droit de choisir les bidonvilles à la nature, les gens violents et déshumanisés aux hommes constructifs et encore capables d’aimer, mais il est désastreux de prendre leur fiction pour, non seulement une réalité (partielle) mais la réalité (totale). Cela trahit les éléments de vie qui, tels des ferments, demeurent au cœur de ces sociétés. Donc, lisons la littérature pour ce qu’elle est, de la littérature et lisons d’autres documents pour avoir, en parallèle, d’autres sources de renseignements qui l’éclaireront sans doute.
19- Avez-vous trouvé des traces de la culture arabo- musulmane dans la littérature malgache ?
Des Arabes (on ne sait pas combien) sont arrivés par bateaux de la péninsule arabique au XIIIè siècle pour des raisons inconnues à ce jour et n’ont jamais plus développé d’échanges avec le lieu qu’il avait fui. Ils sont restés entre eux, sur la côte Est et au Nord, ont donné lieu aux populations appelées Antaimoro et ont consigné leurs chroniques et certaines formules d’astrologie dans des manuscrits dits « sorabe » qui transcrivent en caractères arabes la langue malgache. Ces manuscrits, dits « arabico- malgaches » ont souvent inspirés les sorciers et un aura spécial les entoure encore aujourd’hui au point de les faire tenir secrets. Cette écriture a été remplacée en 1820 par l’écriture en caractères latins de la même langue, le malgache. Il n’y a jamais eu d’importation de la langue arabe, sauf dans les termes du calendrier ou de ce qui est devenu la divination. D’autre part, à une période plus récente (XIXè siècle), les commerçants arabes venus de Zanzibar ont joué un rôle important dans la zone, vendant aux planteurs de toutes les îles des Africains pris en esclavage en Afrique de l’Est. Ceci dura jusqu’en 1896, date de la colonisation de Madagascar par
20 Quelle est l’image de la femme dans cette littérature malgache ?
La littérature traditionnelle, la poésie des hainteny, magnifient la femme. Les textes plus récents à la veine réaliste soulignent la dureté des conditions de vie et montrent des femmes en butte à la famine, aux injustices, à la violence sexuelle. Elles sont, comme les hommes, les victimes du naufrage de la société.
21-Est-ce que l’intérêt actuel de la critique française pour la littérature africaine a un lien avec la volonté de reprendre une certaine tutelle dans la région, ne serait –ce que par la critique ?
J’espère bien que non ! La société française donne une place plus importante qu’auparavant aux littératures francophones mais le combat n’est de loin pas terminé. Les enseignants par exemple sont encore à convaincre de la place pleine et entière que ces écritures méritent, d’autant plus que la société française se métisse et que les jeunes issus de l’immigration y trouveraient certainement une source de reconnaissance. Même si certains critiques conservent une certaine condescendance envers ces textes qui rendent compte de sociétés désarticulées, la majorité d’entre eux, les sérieux, regardent à la qualité littéraire de l’œuvre et non au bien- fondé du pouvoir évoqué. Reconnaître la valeur d’un auteur revient à lui ouvrir les voies de l’édition mais non point à prendre un pouvoir quelconque sur lui ou sa région. Ce serait au contraire éveiller l’intérêt des lecteurs pour celle-ci pour parfois dénoncer le peu ou le trop d’engagement des puissances occidentales.
22- Est-ce que cette littérature parait conservatrice ? en d’autres termes a-t-elle essayée le corps et révélé le non-dit ?
La littérature malgache francophone est beaucoup plus libre que son équivalent malgachophone car elle bénéficie d’une distanciation spatiale et psychologique. On peut franchir des tabous langagiers, moraux en français alors que cela est vraiment très difficile en malgache, langue qui véhicule les conventions, les codes, les valeurs sacrées, l’identité. C’est en français que Michèle Rakotoson dénonce la prostitution des étudiants qui n’ont rien pour vivre, le Sida que ces mêmes étudiants attrapent, la honte qui les fait mourir en secret. C’est en français que David Jaomanoro ou Jean-Luc Raharimanana évoquent les perversions et les violences exercées en toute impunité par les soldats, les passeurs, les riches désoeuvrés, les sorciers véreux. Ils franchissent tous des limites de la traditionnelle bienséance avec parfois une surenchère de termes scatologiques ou sexuels qui a tout de la provocation.
23- Le cercle de vos travaux s’est élargi de la littérature à l’histoire générale.
Avez- vous été éblouie par le soleil africain et attachée à cette terre, sans oublier que votre mari est lui-même malgache ?
Je ne dirai pas éblouie car j’essaie de rester très lucide, et ce n’est jamais le soleil ou le folklore qui m’intéressent mais les gens qui vivent dans sa lumière, la façon dont leur mémoire collective transmet l’histoire, la culture, le rapport à l’Autre. Les clés de bien des énigmes présentes sont dans cette histoire à laquelle la culture européenne accorde si peu d’importance. Je fais donc de l’histoire pour déjouer les mythes des uns et des autres et comprendre les vrais enjeux et le rôle de la littérature qui traite à sa manière du passé des communautés. Il faut au critique les moyens de discerner ce qui relève du réel et ce qui relève de la fiction. C’est dans cette optique que, à la suite de ma thèse sur la littérature, j’ai écrit un Dictionnaire des personnages historiques de Madagascar paru en 2004 à Madagascar sous le titre de Iza moa (« Qui est-ce ? ») et en 2005 en France aux éditions Sépia.
24- Est-ce que votre intérêt pour la littérature malgache représente un point d’appui pour prospecter d’autres expériences littéraires en Afrique ?
on, derrière les mots communs aux lecteurs de toutes origines, des interrogations propres à chacun. C’est la grande chance offerte par cette Francophonie qui a par ailleurs d’autres défauts.
Quelques indications bibliographiques :
Tous ces ouvrages sont disponibles par Internet sur les sites des éditeurs.
David Jaomanoro, Pirogue sur le vide, nouvelles, postface de Dominique Ranaivoson, L’Aube, mars 2006.
Raharimanana, Nour, 1947, Paris, Le Serpent à plumes, 2001, collection « Motifs », 2003.
Michèle Rakotoson, Lalana, L’Aube, 2002.
Dominique Ranaivoson (présenté par), Chroniques de Madagascar, 12 nouvelles de 12 auteurs malgaches, Saint-Maur, Sépia, 2005.
Dominique Ranaivoson, Madagascar, dictionnaire des personnages historiques, Saint-Maur, Sépia, 2005
Dominique Ranaivoson (réédition commentée par), Jean d’Esme, Epaves australes, 1932, Paris, L’Harmattan, 2005.
Dominique Ranaivoson, 100 Mots pour dire Madagascar, Paris, Maisonneuve et Larose, mars 2006.
Dominique Ranaivoson
3 janvier 2006.
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