DOMINIQUE RANAIVOSON

Entretien avec Kamel Riahi
Kamelriahi2@yahoo.fr
Dominique Ranaivoson est française par sa naissance et malgache par son époux. Après avoir ens
eigné la littérature et l’histoire, elle a soutenu en 2002 une thèse sur la littérature francophone à Madagascar qui sera publiée en 2003 aux éditions Karthala. Continuant ses recherches sur les acteurs de la vie politique et culturelle dans ce pays, elle a achevé un Petit dictionnaire historique à l’usage de tous les Malgaches. Ses recherches universitaires en France portent sur les conséquences de l’exil, des migrations et de la mondialisation sur les cultures et leur mode d’expression. Elle s’interroge sur la difficulté de rester soi dans un monde de brassage, en particulier en situation de bilinguisme et d’interculturalité. Elle analyse les oeuvres des auteurs malgaches contemporains, afin de mettre en évidence leur situation d’intermédiaires entre deux mondes. Elle est aussi critique littéraire sur les littératures d’Afrique, de l’Océan Indien et des Antilles. Publications récentes : "Violence inattendue dans la littérature malgache contemporaine", in Notre Librairie, revue des littératures du Sud, Paris, no 148, juillet-septembre 2002. "De soi à l’autre : les impossibles ailleurs de la Grande Ile", communication donnée au colloque "Le roman moderne : Ecriture de l’autre et de l’ailleurs", Oran, Algérie, 2-3 novembre 2002
1- Comment s’est déroulé le premier contact avec la littérature africaine ? et pourquoi cet intérêt ?
J’ai commencé mes investigations à partir de la situation à Madagascar puisque je suis entrée en contact avec ce pays grâce à mon mari, il y a maintenant 25 ans. J’ai d’abord lu et observé, le pays, les gens, leur rapport à la mémoire, à la littérature, la place ou l’absence de ces éléments dans la construction et la transmission de leur identité. Puis en 1998 j’ai commencé une thèse sur la littérature francophone qui tentait de faire une analyse approfondie de cette production, de ses origines, des caractéristiques et sa portée. Ce travail de Doctorat a été soutenu en 2002 à l’université de Paris 13. Depuis, j’étends mes questionnements aux autres zones des littératures francophones et j’y rencontre beaucoup de similitudes avec Madagascar.
Le grand intérêt que je trouve à cette production francophone hors frontières et hors cultures, c’est l’autre façon d’utiliser la langue française et de faire de cette aire de création qu’est la langue commune un lieu de rencontre des cultures. J’y reviendrai plus précisément.
2- Croyez –vous que cette littérature malgache est une littérature marginalisée ?
Quand on parle de « marge » ou de « périphérie », cela implique que l’on raisonne en fonction d’un « centre » qui, implicitement, serait Paris. Ce fut officiellement cette situation qui prévalut durant toute la période coloniale où la domination linguistique n’était qu’un des signes de la domination politique. Aujourd’hui, Paris est encore le lieu de prestige où sont concentrées un grand nombre de maisons d’édition, où sont attribués des prix littéraires convoités, où le prochain Salon du Livre , en mars 2006 accueillera en invitée d’honneur la Francophonie. Mais la situation change, les réseaux de la francophonie favorisent les échanges Sud-Sud, de nombreux festivals ou salons se déroulent un peu partout, des maisons d’édition au service des littératures du Sud naissent au Québec, avec « Mémoires d’encrier », au Mali avec « le Figuier », à Antananarivo avec « Tsipika ». Internet va favoriser ces initiatives que je crois très saines. La littérature malgache francophone, qui existe à côté d’une littérature en malgache, est hélas peu diffusée à Madagascar même. En France, où quelques auteurs sont édités, elle est assimilée à la littérature africaine, ce qui n’est qu’en partie justifié. Sa situation reflète celle de l’Ile, qui est géographiquement proche de l’Afrique tout en étant très différente à cause de son peuplement en grande partie asiatique.
3- Comment avez-vous vaincu les obstacles pour atteindre cette rive lointaine ? avez –vous appris la langue (ou les langues) malgache(s) ou vous êtes-vous contentée des textes écrits en langue française ?
J’apprends toujours le malgache mais ne domine pas la langue au point de pouvoir analyser des textes littéraires. Je travaille donc uniquement sur les textes francophones, mais en tenant compte de la production malgachophone, qui est surtout de la poésie. La coexistence des deux productions est un phénomène très important car deux volets de la sensibilité malgache trouvent là des expressions complémentaires. Les autres obstacles sont du ressort de la logique, de la sensibilité, de la compréhension des non-dits (qui sont très nombreux) et des codes. Tout cela vient avec la patience, l’écoute, la confrontation entre l’observation et les lectures, l’empathie, cela se nomme l’intégration et ne se décrète pas.
4- On sait qu’une grande partie de la littérature africaine est une littérature orale. Est-ce le cas de la littérature malgache ?
Il y a effectivement de nombreux contes, des proverbes que chacun apprend à citer dans les discours qui ponctuent la vie sociale, des chansons, des devinettes. Chacun de ces genres fait l’objet de collecte et d’édition car ce sont des genres menacés par les nouveaux modes de vie, la télévision. Mais cette préoccupation n’est pas nouvelle, depuis les XIXè siècle, missionnaires et rois ont organisé ce travail. La littérature orale change, comme les gens, la langue et la vie. Elle est un volet de la culture, qui nourrit en partie la production écrite et se nourrit elle-même des éléments de la vie courante. La littérature en malgache est aussi écrite depuis 150 ans avec de nombreux textes de poésie, des pièces de théâtre, beaucoup de chansons, et des œuvres de théologie, philosophie, d’histoire, d’ethnologie, des relations de voyages, des chroniques politiques, des romans.
5- Quelles sont les spécificités de cette littérature ?
La littérature francophone de Madagascar, comme dans bien d’autres pays, fait constamment référence à la situation de Madagascar, situation sociale, politique, culturelle, aux problèmes énormes que rencontre cette Ile qui a souffert ces dernières décennies et s’est enfoncée dans la pauvreté. Il y a donc un besoin de se dire, de crier ses souffrances, d’exprimer ce qui n’est pas exprimable dans le débat (ou l’absence de débat) dans la société. Donc, la littérature en français me paraît être en premier lieu un espace de parole libre, une « poche d’air » offerte dans une situation d’asphyxie.
Elle est ensuite un lieu de création langagière, il ne faut jamais oublier cet aspect esthétique sans lequel il y a reportage mais pas littérature. Là, chaque écrivain essaie, invente des procédés qui lui sont propres. David Jaomanoro joue beaucoup sur les emprunts, la traduction de proverbes, l’ironie, Raharimanana et Michèle Rakotoson réutilisent en les retravaillant des personnages traditionnels de contes, font appel à l’histoire, Esther Nirina et Vololona Picard ont au contraire une esthétique minimaliste qui se rapproche de la poésie traditionnelle des « hainteny ». Ce ne sont que quelques exemples.
6- Qu’en est-il de la littérature féminine malgache ? Est-elle importante dans le paysage culturel malgache ?
Madagascar a des reines depuis 1828, Ranavalona Ière qui fut suivie de deux reines au même nom. Le pays est donc habitué à ce que des femmes accèdent à tous les postes à responsabilité. Plusieurs femmes sont parmi les écrivains, comme parmi les peintres, musiciens, personnages politiques (ministres) et religieux (pasteurs protestants), universitaires, acteurs économiques. Clarisse Ratsifandriahamanana (1926-1987) fut une romancière et poète célèbre en malgache, Esther Ramamonjisoa écrit beaucoup en malgache. Les romancières et dramaturges Charlotte Rafenomanjato, Christiane Ramanantsoa sont à Madagascar, Michèle Rakotoson en France. Daniella Rasoamaharo (1958-1993) et Esther Nirina (1930-2004) furent poètes. Dans Chroniques de Madagascar, je présente les nouvellistes Bao Ralambo, Lila Ratsifandriahamanana, et des très jeunes femmes, Railovy et Mialy Andriamananjara. Vous voyez que toutes les générations sont présentes ! Mais je ne dirai pas pour autant que je distingue une littérature féminine. Il y a des écrivains aux prises avec une langue et des réalités, et, parmi eux, des femmes. Chacune, comme les autres, travaille à ouvrir son propre chemin.
7- Avez-vous pu ‘en tant que critique ‘vous débarrasser de l’œil de l’ancien colonisateur en traitant les oeuvres des Malgaches ?
Je suis née l’année des Indépendances. J’ai donc échappé au climat colonial et à la mentalité y afférant et n’ai aucun mérite à cela. Toutefois, il faut assumer le fait que, en Occident, les critères de littérarité sont différents de ceux qui, implicitement, prévalent dans d’autres pays francophones. Il n’y a là rien de « colonial » au sens politique du terme. Les exigences de mise en forme, de travail sur la langue, de créativité, d’adaptation minimale au public occidental, pèsent sur l’ouverture ou non du marché français de l’édition. Mais il en est de même partout ailleurs, dès que l’on franchit des frontières culturelles. Il faut donc, sans que cela soit pris pour un jugement de valeur, accepter que certains textes sont adaptés pour un contexte et non pour un autre, jugés prestigieux ici et conventionnels là. D’où l’importance de bien connaître les sociétés dans lesquelles naissent les littératures que l’on étudie, afin de ne pas appliquer aveuglément des grilles de lecture décalées et mépriser ce qui est simplement adapté mais pour d’autres situations.
8- Avez-vous connu la littérature arabe d’expression française (francophone) et notamment celle de l’Afrique de Nord ?qu’est –ce que vous en pensez (et notamment pour le cas du roman) ?
Grâce à des collègues algériens, j’ai lu de nombreux romans maghrébins ces dernières années et dois avouer que cette zone a vraiment une longueur d’avance sur l’Océan Indien. Les romanciers y sont nombreux, savent exploiter, chacun à sa manière, la littérature traditionnelle et se nourrir aussi des écritures occidentales. Cette position de carrefour est commune à toutes les littératures francophones mais elle est diversement gérée. J’ai une grande admiration pour Assia Djebar, Maïssa Bey, Arezki Mellal, Abdelkader Djemaï, et aime entrer dans le déchiffrement parfois difficile qu’implique la lecture de Kateb Yacine, Rachid Boudjedra, Amin Zaoui. C’est un exercice passionnant, et parfois douloureux, d’entrer dans d’autres sensibilités, de se laisser inviter dans sa propre langue à passer dans d’autres mondes et d’en découvrir, en partie seulement, les richesses et les impasses. Je n’ai donc pas terminé mon parcours maghrébin !
9-Quels sont les points communs et les divergences entre la francophonie africaine subsaharienne et la francophonie arabe selon vous spécialiste en littérature comparée ?
Les points communs sont la posture de ces littératures : elles sont toutes en situation de contacts de langues, se nourrissent de cultures (orales ou écrites, anciennes ou récentes, religieuses ou profanes) vécues dans d’autres langues. Ce travail de pont, de ré-écriture de ce patrimoine à des fins diverses permet d’ouvrir celui-ci à d’autres publics, de l’orienter aussi autrement (certains trouveront cela de la trahison) pour lancer des paroles libres et codées sur le monde d’aujourd’hui.
Ces littératures offrent donc de nouvelles chances à des espaces culturels jadis clos sur eux-mêmes. Ils sont aussi le lieu distancié qui permet une réflexion et un questionnement sur les sociétés, car c’est bien connu que le recul (de la langue et donc du regard, parfois aussi de l’exil) aide à prendre conscience des valeurs ou des blocages invisibles quand on vit avec eux dans la tête. Voilà pour les convergences, elles sont très fortes.
Les divergences tiennent bien sûr aux sociétés dans lesquelles ces littératures naissent qui induisent la présence d’un sujet ou de l’autre. Ici, l’interrogation portera sur la mémoire, là sur les tabous concernant un domaine de la vie, ici d’un autre. Partout, la littérature tente d’ouvrir les portes fermées, d’explorer les mémoires bloquées. Ce sont des chances à saisir pour se libérer des carcans et tenter de ne plus vivre dans des mythes. Des chances aussi pour prendre une place digne dans un monde ouvert mais qui ne vient pas vous offrir cette place ; il faut la mériter, se l’octroyer soi-même, par la création, entre autres moyens.
10- L’écrivain noir est- il encore obsédé par les questions de liberté et de libération ou a-t-il dépassé ces thèmes après la fin du temps de l’esclavage et de celui de la colonisation européenne ?
La période de la littérature militante qui exaltait les nationalités date des premières années des Indépendances. On pensait alors que la littérature devait se mettre au service des Etats à construire, offrir des outils idéologiques avant tout et entrer dans ce schéma binaire dominé/dominant, noir/blanc, authentique/importé. Depuis, quatre décennies ont changé les équilibres internationaux, remis en question les groupes et les identités définis en ces temps d’exaltation. Les réalités complexes et douloureuses s’imposent aux théories. Il est toujours question de liberté, d’identité, mais les sources d’emprisonnements sont à divers niveaux et se trouvent autant dans les sociétés que hors d’elles. Les littératures rendent comptent de ces mouvements de remises en question, racontent les maux endogènes, les injustices perpétrées entre membres des mêmes races et cultures. Les formes littéraires de ces dénonciations sont très variées et vont jusqu’au désordre interne à la phrase ou à la narration, jusqu’à l’invention de nouveaux mots pour donner corps au chaos, à l’absurde, à la perte de sens de l’histoire dans le
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